Article Sauvetage historique

Avant les Sauveteurs en Mer, qui aidait les naufragés ?

publié le21 Août 2025

écrit parJean-baptiste Lindner

mis à jour le21 Août 2025

Cette gravure de Claude Gellée datant du XVIIe siècle, montre que les fortunes de mer étaient déjà une préoccupation à l'époque. © DR

Durant l’Antiquité ou le Moyen Âge, les populations littorales avaient pour habitude de se mobiliser lors des naufrages. Si les marins étaient souvent sauvés, des pillages avaient également lieu.

L’or­ga­ni­sa­tion du sauve­tage en mer en France est vieille de 200 ans. Mais les popu­la­tions côtières n’ont pas attendu la créa­tion de la première station de sauve­tage, à Boulogne-sur-Mer, pour se porter au secours des naufra­gés. Dans notre pays, et plus large­ment en Europe, on trouve de nombreuses traces de soli­da­rité envers les marins en détresse, ce depuis des millé­naires.

« Déjà sous le règne de l’em­pe­reur Claude, au 1er siècle de notre ère, un séna­tus-consulte1 ordon­nait aux habi­tants du litto­ral de secou­rir les naufra­gés et envi­sa­geait des sanc­tions contre ceux qui y mettaient obstacle », indique l’his­to­rien Alain Caban­tous. Profes­seur émérite d’his­toire moderne à l’uni­ver­sité Paris 1, il a prin­ci­pa­le­ment travaillé sur l’his­toire des popu­la­tions mari­times. S’il a bien retrouvé la trace de ce texte légis­la­tif, l’ex­pert s’in­ter­roge : « Reste à savoir si c’était appliqué… ».

Il existe peu d’in­di­ca­tions des usages réels durant l’An­tiquité ou le Moyen Âge. Cepen­dant, «  il semble­rait que les sauve­tages soient rela­ti­ve­ment simi­laires à ceux qui se sont produits à l’époque moderne2  », estime Léa Tavenne, maîtresse de confé­rences en histoire moderne à l’uni­ver­sité Bretagne Sud, qui a étudié les naufrages et les tempêtes dans le golfe du Lion. 

Durant cette période, lorsque les habitants des côtes étaient témoins d’un naufrage en bord de mer, ils apportaient directement de l’aide aux navigants en difficulté. De nombreux exemples montrent des communautés entières mobilisées. Léa Tavenne Maîtresse de conférences en histoire moderne à l’université Bretagne Sud

Les naufra­geurs, « un mythe »

Encore fallait-il que les acci­dents aient lieu près des côtes. Les marins victimes d’un naufrage en pleine mer étaient livrés à eux-mêmes. En l’ab­sence de surveillance orga­ni­sée, il était aussi néces­saire qu’un témoin soit présent au moment du drame. Mais le litto­ral était alors bien moins fréquenté qu’aujour­d’hui. « La mer a long­temps été consi­dé­rée seule­ment comme un danger perma­nent, souligne Alain Caban­tous. C’est par là qu’ar­rivent les épidé­mies, les enne­mis… Jusqu’au XVIII siècle, on pense qu’elle est peuplée de monstres.  »

Sous l’An­cien Régime, le droit de bris donnait la propriété des épaves et des cargai­sons des navires naufra­gés au seigneur possé­dant les terres où surve­nait l’ac­ci­dent. Pour­tant, il n’était pas toujours respecté et les popu­la­tions côtières pauvres pillaient les bateaux. Toute­fois, les recherches des deux histo­riens montrent que les légendes de naufra­geurs volon­taires n’ont aucun fonde­ment solide. « On entend encore des histoires de personnes bala­dant des vaches avec une lanterne accro­chée aux cornes pour atti­rer les bateaux et les faire s’échouer, résume l’his­to­rien. Mais c’est un mythe, du folk­lore ! Seules les méfiances des repré­sen­tants de l’au­to­rité royale font allu­sion à ce type de pratique », abonde Léa Tavenne.

En 1681, le sauve­tage en mer est néan­moins marqué par la promul­ga­tion de la grande ordon­nance de la Marine, égale­ment dite « ordon­nance de Colbert ». Un seul article concerne la ques­tion : «  Enjoi­gnons à nos sujets de faire tout devoir pour secou­rir les personnes qu’ils verront dans le danger du naufrage. Voulons que ceux qui auront attenté à leurs vies et biens soient punis de mort sans qu’il leur en puisse être accordé aucune grâce. »

Mais les membres des amirau­tés de provinces, char­gées de l’ap­pli­ca­tion de cette ordon­nance, n’ar­rivent géné­ra­le­ment sur place que plusieurs heures ou jours après l’ac­ci­dent. « Les habi­tants du litto­ral, s’ils sont témoins, sont déjà venus en aide aux naufra­gés, plus par soli­da­rité que pour répondre aux injonc­tions de l’or­don­nance de la Marine, estime Léa Tavenne. Les hommes peuvent rejoindre, à la nage ou sur une embar­ca­tion de fortune, le bâti­ment en péril et mettre en place un système de va-et-vient pour rame­ner les naufra­gés à la côte, raconte la maîtresse de confé­rences. Les femmes et les enfants leur prodiguent les premiers soins et leur offrent des vête­ments secs. » 

L’his­to­rienne a relevé plusieurs récits de sauve­tage au cours de ses recherches. Par exemple, le naufrage du navire marchand Saint-Michel dans la nuit du 15 au 16 janvier 1787, sur un banc de sable à proxi­mité de la plage de Canet-en-Rous­sillon  (Pyré­nées-Orien­tales). Le lende­main matin, les naufra­gés voient « une espèce de signal, un mouchoir blanc » sur la plage. À midi, les habi­tants de Canet viennent à la rencontre de l’équi­page à bord d’une petite chaloupe trans­por­tée depuis l’étang de Canet-Saint-Nazaire «  au travers des dunes ». L’opé­ra­tion de sauve­tage est effi­cace « malgré les ondes consi­dé­rables qui les repous­soint ».  

Certains risquaient déjà leur vie pour des incon­nus

Les noms des personnes ayant pris l’ini­tia­tive de ce sauve­tage ne sont pas mention­nés dans les archives. « Ils ont pour­tant risqué leurs vies pour des incon­nus, précise l’his­to­rienne. Lorsque les habi­tants se mobi­lisent, les équi­pages secou­rus sont prus­siens, espa­gnols, algé­rois, italiens, suédois, etc. Leurs langues et leurs croyances ne sont pas les mêmes, mais cela ne semble pas faire de diffé­rence pour les pêcheurs et les rive­rains qui leur viennent en aide.  »

Cela ne veut pas dire que des actes malin­ten­tion­nés ne se produi­saient pas. Des pillages sont aussi mention­nés dans les textes histo­riques. À la suite des naufrages, « des vols sont notam­ment commis de nuit, ou bien lors du sauve­ment, relève Léa Tavenne. Le sauve­ment désigne le sauve­tage du bâti­ment, des débris et de sa cargai­son, qui est orga­nisé par les offi­ciers des amirau­tés. Ces jour­nées de travail, qui mobi­li­saient parfois l’en­semble d’une paroisse litto­rale, étaient des moments parfaits pour subti­li­ser discrè­te­ment des débris de bois, du maté­riel ou bien des éléments de la cargai­son.  » 

Si ces sauve­ments sont quelque fois mis en place, le sauve­tage en mer inté­resse peu les auto­ri­tés avant le XIXe siècle. Ce n’est qu’avec l’aug­men­ta­tion du trafic et des tonnages des navires, accom­pa­gnée par la nouvelle pratique des bains de mer, que le sujet prend de l’im­por­tance. « Les initia­tives prises à cette époque ont toujours pour origine le spec­tacle d’un naufrage  », relève Alain Caban­tous. La créa­tion des premières socié­tés de sauve­tage en est une. « Et il ne fait aucun doute qu’un plus petit nombre de personnes mieux équi­pées et mieux formées au sauve­tage en mer doit être plus effi­cace pour les naufra­gés. Néan­moins, l’ef­fet sur les popu­la­tions litto­rales est celui d’un désen­ga­ge­ment vis-à-vis du sauve­tage en mer et, à travers lui, celui de l’ou­bli des ravages que la mer peut faire. » 

1 Séna­tus-consulte : décret, déci­sion du Sénat romain. 
2 Époque moderne : période histo­rique qui s’étend de 1492 à 1789.

Article rédigé par Nico­las Sivan.

La newsletter snsm

Rester informé, c'est déjà s'engager