Article Sauvetage historique

Boulogne-sur-Mer : 200 ans plus tard, les sauveteurs sont toujours là

publié le4 Septembre 2025

écrit parJean-baptiste Lindner

mis à jour le4 Septembre 2025

La station dispose de locaux dans Nausicaà, le Centre national de la mer. © Damien Langlet

Si l’activité navale s’est réduite dans la capitale de la Côte d’Opale, ses rues sont pavées des traces de son passé maritime. La station de sauvetage, toujours très active, est aussi habitée par l’histoire.

Un ciel gris surplombe la plage de Boulogne-sur-Mer (Pas-de-Calais). Le chant des mouettes et le clapo­tis des vagues brisent le silence hiver­nal. À cet endroit, il y a 200 ans, s’or­ga­ni­saient pour la première fois en France des baignades surveillées. Pendant l’été, les premiers nageurs sauve­teurs de la Société humaine et des naufrages (SHN) de Boulogne, fondée à cette occa­sion, assu­raient la sécu­rité des vacan­ciers. Diffi­cile à imagi­ner deux siècles plus tard au mois de février, avec une eau à 7 °C.

En 1825, Boulogne-sur-Mer était une desti­na­tion courue de la bour­geoi­sie. Les visi­teurs avaient tout à proxi­mité : la plage le jour, le Palais de Neptune – un casino – la nuit. L’éta­blis­se­ment a fermé ses portes en 1991 pour lais­ser place à Nausi­caa, un immense aqua­rium situé juste en face de la plage. Mais les lieux sont restés popu­laires. « Il y a toujours du monde sur la plage l’été. On y trouve tout ce qu’il faut : des marchands de glace, des douches, des cabines et des attrac­tions gratui­te­ment mises en place par la muni­ci­pa­lité », décrit Philippe Bocquet, respon­sable de l’or­ga­ni­sa­tion de la surveillance des plages à la mairie de Boulogne-sur-Mer.

Juste à côté de l’aqua­rium, une struc­ture en béton surmon­tée de deux bandes rouge et jaune, obli­ga­toires sur les postes de secours, acco­lées au logo bleu et jaune de la SNSM. Deux cents ans plus tard, les nageurs sauve­teurs sont toujours présents. Venus de diffé­rents centres de forma­tion et d’in­ter­ven­tion (CFI) de France, ils veillent à la sécu­rité des touristes durant la saison esti­vale. «  Il y a toujours du sable sec. Quelles que soient les marées, les gens peuvent aller à la plage. La mer est calme, à l’abri des tempêtes, pour­suit Philippe Bocquet. Mais il faut faire atten­tion au courant à côté du phare. »

Boulogne-sur-Mer, premier port de pêche français, en ralen­tis­se­ment

Les touristes sont peu nombreux sur la plage en plein hiver. En dehors de la haute saison, la capi­tale de la Côte d’Opale vit notam­ment de son acti­vité mari­time. C’est, encore aujour­d’hui, le premier port de pêche français, avec 150 navires, malgré le ralen­tis­se­ment de ce secteur.

Avant, on était 55 bateaux ici, sur le quai Gambetta. Maintenant, on n’est plus que 20. Lucien, pêcheur retraité

À la fin du XIXe  siècle, la pêche prend de l’es­sor avec l’ar­ri­vée du premier chalu­tier à vapeur, le Ville de Boulogne. Jusqu’aux années 1960, les bateaux affluent dans le port. L’ap­pau­vris­se­ment des fonds marins et les crises écono­miques dimi­nuent l’ac­ti­vité des pêcheurs à partir de 1970. En 1966, on débarquait plus de 145 000 tonnes de produits de la mer. Soixante ans plus tard, cette quan­tité a été divi­sée par cinq, mais Capé­cure, la zone portuaire, trans­forme encore 350 000 tonnes de produits de la mer par an.

Si les temps ont changé, Boulogne-sur-Mer reste une ville profon­dé­ment ancrée dans la culture mari­time. Par exemple, l’étroite rue Mâchi­cou­lis, aux pavés gris, abrite la célèbre Maison de la Beur­rière. Inté­rieur étriqué, poêle en fonte servant à la fois de mode de chauf­fage et de cuisi­nière, lit et table à manger dans la même pièce : carac­té­ris­tique de cet ancien quar­tier de pêcheurs, cette bâtisse du XIXe siècle, conser­vée en l’état, est deve­nue un musée.

En conti­nuant à grim­per les esca­liers qui la desservent se dévoile un autre lieu de la mémoire : le calvaire des marins. Ce bâti­ment atypique, en forme de coque de bateau, rend hommage aux dispa­rus en mer. À l’in­té­rieur, sur des plaques de marbre, sont gravés les nombreux noms de ceux qui n’ont pas pu être sauvés.

Manquent les noms des passa­gers de l’Am­phi­trite, qui a fait naufrage en 1833. Hommage est rendu aux 82 des 133 passa­gers dont on a retrouvé le corps, dans un mauso­lée installé au cime­tière de l’Est. Un drame à l’am­pleur inter­na­tio­nale, qui a déclen­ché un élan de géné­ro­sité sans pareil, permet­tant à la Société humaine et des naufrages de Boulogne-sur-Mer de s’of­frir son premier canot de sauve­tage.

Deux siècles plus tard, une litho­gra­phie du canot Amiral de Rosa­mel – coulé en 1869 – trône toujours dans la station de Boulogne. Mais, depuis ce canot en bois qui n’avançait qu’à la force des bras tirant sur les avirons, les moyens de sauve­tage dont disposent les béné­voles ont bien évolué. En 1975, la station change de bateau et récu­père le Président Paul Le Garrec. « Les condi­tions de navi­ga­tion étaient plutôt spar­tiates, témoigne Chris­tian Pontier, béné­vole depuis 47 ans à la station. Il y avait trois personnes à l’in­té­rieur et toutes les autres se tenaient dehors. En ciré. À bord, il n’y avait qu’un radar et un sonar papier, qu’on n’avait pas le droit de mettre en route parce que le papier coûtait trop cher. »

Plus le temps passe, plus le trafic mari­time s’in­ten­si­fie. Les accro­chages en mer augmentent d’an­née en année. Les sauve­teurs sont solli­ci­tés plus fréquem­ment. « On a constaté qu’on nous deman­dait de plus en plus, notam­ment pour des inter­ven­tions sur des embar­ca­tions lourdes », précise Gérard Barron, président de la station.

En 1992, la station reçoit le canot tous temps  (CTT) SNS 076 Président Jacques Huret. Le navire de 17,60 mètres embarque deux moteurs de, chacun, 380 ch. Le CTT est capable des inter­ven­tions les plus diffi­ciles dans des mers démon­tées. « À l’époque, après la livrai­son du nouveau canot, on sortait une fois par semaine, prin­ci­pa­le­ment pour des bateaux de pêche », précise Chris­tian Pontier.

Lucien fait partie des pêcheurs que les sauve­teurs ont aidés. « Nous avons déjà été remorqués une fois ou deux par la SNSM, se souvient-il, installé à côté des stands de vente de pois­son frais. En pleine nuit, on a eu un problème d’hé­lice, à une ving­taine de kilo­mètres de Boulogne. C’est là que les sauve­teurs sont inter­ve­nus. Si on a un souci et qu’on est plusieurs bateaux de pêche, on peut s’ai­der entre nous. En revanche, quand on est seuls en mer, les sauve­teurs sont vrai­ment néces­saires.  »

Trente ans plus tard, l’ac­ti­vité halieu­tique s’est restreinte. Le SNS 076 Président Jacques Huret, toujours en service, a été rénové et moder­nisé en 2024. Pendant les travaux, les Sauve­teurs en Mer ont assuré leurs missions grâce à leur second bateau : le semi-rigide SNS 6295 Président Jacques Lebrun. La station dispose égale­ment d’un abri pour proté­ger ce nouveau bateau. Sur un de ses murs, le drapeau de la RNLI rappelle les liens de Boulogne-sur-Mer avec le Royaume-Uni, dont les côtes ne sont qu’à 50 kilo­mètres, de l’autre côté de la Manche. L’en­tre­pôt permet égale­ment de ranger le maté­riel des sauve­teurs. Les casques et les VHF sont sortis pour être acces­sibles au moindre appel. Les combi­nai­sons, qui ont séché tête en bas, sont prêtes à être enfi­lées.

Car les sauve­teurs sont désor­mais très bien équi­pés. Cela n’a pour­tant pas toujours été le cas. « Avant, porter une bras­sière et des gants, c’était dégra­dant. Sur les bateaux de pêche, les marins ne voulaient pas savoir nager, pour mourir plus rapi­de­ment s’ils tombaient à la mer, explique Chris­tian. Main­te­nant, c’est obli­ga­toire. Il faut aussi porter un vête­ment à flot­ta­bi­lité inté­grée – VFI –, car on a beau être un bon nageur, si on prend un coup et qu’on tombe inanimé, ce sera toujours la tête la première dans l’eau.  »

Nouveaux équi­pe­ments et nouvelles embar­ca­tions demandent un temps d’adap­ta­tion de la part des sauve­teurs. Parfois, une forma­tion, même si les béné­voles de la station de Boulogne-sur-Mer sont essen­tiel­le­ment issus de profes­sions mari­times. « On se forme natu­rel­le­ment nous-mêmes à bord, par compa­gnon­nage, explique Gérard Barron. Mais, aujour­d’hui, la qualité des forma­tions propo­sées par la SNSM est là. Celui qui veut s’en­traî­ner, celui qui veut aller plus loin, il peut ! »

Les béné­voles sont toujours ravis d’ac­cueillir de nouveaux membres, afin de leur trans­mettre leur savoir. « Quand un jeune souhaite nous rejoindre, je lui dis : “Vous devez être dispo­nible, parta­ger la vie de l’équi­page, et, surtout, vous ne devez pas hési­ter”, explique Gérard Barron. En sauve­tage, on n’a pas d’hé­si­ta­tion possible. Soit on s’en­gage, soit on ne vient pas. »

Les notions d’équi­page et de soli­da­rité sont fonda­men­tales à la SNSM. À Boulogne-sur-Mer, où les sauve­teurs sont les héri­tiers des premiers surveillants de baignade en France, « Cette tradi­tion est une fierté, insiste Gérard Barron. Celui qui risque sa vie en partant de la plage pour aller sauver quelqu’un qui est à 100 mètres du bord, il a le même courage que celui qui part sur un canot tous temps pour aider un bateau en diffi­culté. C’est le même dévoue­ment. C’est la même soli­da­rité.  »

Article rédigé par Clarisse Oudit-Dalençon.

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