De la station de Boulogne à la SNSM : une histoire du sauvetage en mer
publié le26 May 2025
écrit parJean-baptiste Lindner
mis à jour le26 May 2025

Société humaine et des naufragés de Boulogne-sur-Mer, créée en 1825, a d'abord eu pour vocation de surveiller la baignade. DR
Fondée en 1825, la Société humaine de Boulogne-sur-Mer (SHB) a permis l’émergence de nombreuses autres structures de sauvetage. Pour donner naissance près de 150 ans plus tard à la SNSM, société nationale de sauvetage en mer.
La paix est de retour en cette année 1825. Cela fait dix ans que Napoléon a été exilé sur l’île de Sainte-Hélène. En cette période de calme retrouvé, la haute société européenne s’adonne aux bains de mer. Une mode née en Angleterre à la fin du siècle précédent, notamment pour ses vertus thérapeutiques.
En France, cette activité est gérée par les premiers établissements de bains de mer*. Ils fournissent serviettes et maillots de bain, ainsi que les « voitures-baignoires » permettant de se changer et de se baigner. Mais l’engouement des baigneurs est, cependant, terni par de nombreuses noyades. Une forte demande apparaît pour rechercher des techniques de réanimation plus efficaces et l’embauche de surveillants de baignade sur ces plages dédiées. En 1824, un projet d’institution voit le jour à Boulogne-sur-Mer sur le modèle de la Royal Humane Society de Londres, organisation philanthropique britannique fondée dans le but de prodiguer les premiers soins en cas de problème lors d’une baignade.
Le 30 novembre 1825, les autorités agréent la constitution de la Société humaine de Boulogne (SHB). Elle a pour mission de recruter des surveillants de baignade, formés aux nouvelles méthodes de réanimation. La season – comme on disait alors – du 1er avril au 1er décembre. L’originalité de l’institution tient à son caractère international, avec un comité de direction composé de six Britanniques et de six Français.
La surveillance des bains réduit le nombre de noyades de façon impressionnante. Mais l’utilisation des voitures-baignoires tirées par des chevaux n’est pas aisée. En témoigne cet événement tragicomique du 14 septembre 1827, relaté dans les archives de l’association : « Un cheval de trait de ces voitures-cabines avait perdu terre, l’eau entrait de tous côtés dans la cabine-baignoire, qui contenait cinq dames anglaises, elles se trouvaient dans le plus grand danger de périr, ainsi que le conducteur. À l’aide des surveillants nageurs qui s’étaient jetés à la mer, l’on parvint à sauver ces personnes qui, sans d’aussi prompts secours, auraient infailliblement péri. »
La Société humaine essaime
En 1870, les sauveteurs de la SHB parviennent à sauver 500 personnes de la noyade. Devant ce succès, des sociétés humaines analogues sont lancées successivement à Calais, Dunkerque, Dieppe, Bayonne, Saint-Malo et Saint-Servan-sur-Mer. Désormais, le terme « société humaine » est si renommé qu’il entre dans le langage commun pour désigner le sauvetage en mer. Dans ce mouvement, d’autres sociétés locales sont mises en place par les chambres de commerce en Normandie, puis en Méditerranée.
Les sociétés humaines sont, pour l’instant, dédiées à la surveillance des bains de mer. Mais, après le naufrage de l’Amphitrite, certaines s’équipent de canots de sauvetage insubmersibles, permettant d’aller loin en mer, et prennent le nom de Société humaine et des naufrages. Mais, très vite, elles se heurtent à des difficultés de financement de leurs navires. Comme au Royaume-Uni, un besoin d’organisation, de mise en commun des moyens se fait sentir.
En 1835, le comte Goddes-de-Liancourt, l’amiral Bergeret, le célèbre maréchal Masséna et l’amiral britannique William Sidney Smith – ce dernier étant un héros des guerres contre les armées de Napoléon – participent, à Paris, à la constitution de la Société générale internationale des naufragés, reconnue par le roi Louis-Philippe.
En 1838, sous l’impulsion d’André Castera – administrateur de la Marine –, une autre société veut s’arroger l’organisation du sauvetage en France : la Société centrale des naufragés. Ces deux entités, après des luttes fratricides, disparaissent. En 1854, Théodore Gudin – un des premiers peintres de la Marine, qui avait perdu son frère dans le naufrage de son embarcation sur la Seine – propose de créer une société centrale regroupant l’ensemble des sociétés de sauvetage. Mais il se heurte au refus du ministre de l’Intérieur.
Il faut attendre le 2 février 1861 pour que le ministre des Travaux publics, Eugène Rouher, mette fin à cette cacophonie en composant une commission mixte pour « rechercher les mesures les plus propres à assurer sur le littoral un service complet de sauvetage », présidée par l’ingénieur des Ponts-et-Chaussées, François Léonce Reynaud.
1865, naissance de la SCSN
Cette commission recommande la création d’une société privée unifiant les sociétés de sauvetage existantes et charge Théodore Gudin d’en rédiger les statuts. Un comité de neuf membres se réunit chez le peintre pour finaliser cette organisation, qui prend le nom de Société centrale de sauvetage des naufragés (SCSN). La présidence de cette nouvelle structure est proposée à l’amiral Charles Rigault de Genouilly, futur ministre de la Marine. Le 12 février 1865, la SCSN est née. Des stations apparaissent rapidement, spécifiques au sauvetage en mer.
La SCSN ne demeure pas longtemps la seule société de sauvetage. En 1873, le magistrat Henri Nadault de Buffon fonde, à Rennes, la société des Hospitaliers Sauveteurs Bretons (HSB), qui est « à la fois une institution de sauvetage et de sauveteurs et une société de bienfaisance, de moralisation et d’encouragement au bien ». Malgré leurs petits moyens, les HSB, très proches des habitants, suscitent un fort capital sympathie et leur souvenir reste très présent aujourd’hui encore. En 1889, les HSB s’orientent vers la surveillance des plages. De 30 postes à la création, l’association en recense 300 en 1937, en Bretagne et au-delà.
Malheureusement, la Seconde Guerre mondiale porte un coup très dur aux deux sociétés de sauvetage. De nombreux abris sont détruits, les canots coulés ou détériorés. Les comptes sont exsangues. Parallèlement, les métiers de la mer reprennent de l’essor et les loisirs nautiques se développent, notamment le dériveur. La SCSN comme les HSB tentent de se reconstruire au fil des ans.
Mais il faut se rendre à l’évidence : les deux structures n’ont plus les moyens de répondre efficacement aux besoins sur l’ensemble du littoral français. En 1967, à la demande des autorités, les deux sociétés fusionnent pour former la Société nationale de sauvetage en mer (SNSM). Reconnue d’utilité publique en 1970, elle ne cessera de prendre de l’ampleur. Elle compte aujourd’hui quelque 11 000 sauveteurs et plus de 250 structures réparties sur l’ensemble du territoire.
Article rédigé par Jean-Patrick Marcq
* Le premier établissement de bains de mer est construit à Dieppe, en 1822. Un autre naît à Boulogne-sur-Mer en 1824, puis d’autres à Calais, à Dunkerque et à Bayonne.