Du bois au plastique, deux siècles d'évolution des canots de sauvetage
publié le26 Août 2025
écrit parJean-baptiste Lindner
mis à jour le26 Août 2025

Jusqu’à la fin du 19ème siècle, la station de Boulogne-sur-Mer reste fidèle aux canots de type Palmer (ici, le canot "Providence"), ressemblant sans doute beaucoup au tout premier canot de sauvetage français, 'l’Amiral de Rosamel'. © DR
Ces navires conçus pour affronter des mers difficiles ont considérablement évolué au fil du temps. Des premiers modèle munis d’avirons aux canots dernier-cri construits aujourd’hui, découvrez les nombreuses innovations qui permettent aux Sauveteurs en Mer d’intervenir plus vite et en sécurité.
La France s’est longtemps inspirée de ce qui se faisait au Royaume-Uni pour concevoir ses canots de sauvetage. Cependant, les Britanniques auraient d’abord pu s’intéresser aux recherches d’un Français, un certain Monsieur de Bernières, au XVIIIe siècle. Le canot mis au point par ce contrôleur général des ponts et chaussées, insubmersible et difficilement chavirable par la présence de « boîtes à air », fut présenté en 1775 sur la Seine, puis au château de Saint-Cloud. Le tout dans une indifférence royale dans son pays.
Les précieuses boîtes à air, construites en bois, puis en cuivre, étaient des espaces étanches créés partout où cela était possible dans les canots anciens. Elles garantissaient la flottabilité, mais aussi « limitaient le volume que peut occuper l’eau embarquée », comme l’expliquait la Société centrale de sauvetage des naufragés – une des deux ancêtres de la SNSM – dans son Manuel du canotier de sauvetage, édition 1926.
Dès l’émergence du sauvetage et jusqu’à aujourd’hui, un canot de sauvetage apparaît comme une embarcation pas tout à fait comme les autres. Il doit assurer la sécurité de son équipage et des rescapés, dans des mers difficiles, contre l’envahissement de l’eau (insubmersible) et le chavirage. Il doit aller et revenir le plus vite possible du naufrage à la côte et pouvoir manœuvrer dans tous les sens pour s’approcher des victimes… en fonction des techniques du moment.
Les premiers canots de sauvetage anglais
À l’époque de Bernières, survient outre-Manche l’idée basique d’avoir en réserve une embarcation dédiée au sauvetage pour atteindre les naufragés qu’on ne peut sauver depuis la terre, même si elle n’est pas conçue pour cela. C’était à Formby, près de Liverpool.
En 1785, sur la côte est, la ville de Bamburgh se dote du premier canot de sauvetage spécialisé. Son fabricant, Lionel Lukin, constructeur de diligences, en a déposé le brevet. Il s’agissait d’une barque de pêche transformée. Avait-il eu vent des idées de De Bernières ? Sa barque était rendue insubmersible par des « caisses à air », auxquelles il avait ajouté une présence importante du liège. Ce même liège qui équipera longtemps les gilets de sauvetage. Il avait aussi prévu une « fausse quille » métallique boulonnée sous la quille en bois pour servir de lest et limiter les risques de chavirage.
Une quinzaine d’années plus tard, en 1802, un autre Britannique conçoit un canot qui sera le premier d’une longue série. Henry Greathead, charpentier de marine ayant beaucoup navigué, gagne un petit concours organisé par des « gentlemen » de Shields, ville située sur la côte de la mer du Nord. Grâce au charbon venu de Newcastle, c’était à l’époque le deuxième port du royaume après Londres. Mais armateurs, assureurs et représentants des professions maritimes sont bien embêtés par les naufrages meurtriers dont souffre leur port sur l’embouchure de la Tyne, encombrée d’un banc de sable ravageur.
On connaît précisément ces bateaux car un exemplaire d’époque est toujours visible au petit musée de Redcar, sur cette même côte du Royaume-Uni. Pourvu d’une coque de moins de 10 mètres, à faible tirant d’eau, il est conçu – comme tous les canots anciens – pour être mis à l’eau depuis la page. les côtés sont bas pour permettre aux rames courtes de bien travailler dans l’eau, mais les deux extrémités, similaires, sont très relevées pour affronter les vagues dangereuses générées par le banc de sable. Quand on souhaite revenir vers la côte, on ne tourne pas le bateau. l’avant devient l’arrière.
Premier canot français à Boulogne-sur-Mer
En France, à Boulogne-sur-Mer (Pas-de-Calais), la Société humaine et des naufrages – aux accents très britanniques – se contente d’abord de modestes barques pour surveiller la baignade. Ce n’est qu’après la catastrophe de l’Amphitrite qu’elle reçoit le premier canot de sauvetage français, l’Amiral de Rosamel. Plutôt que d’importer ce canot de Londres, le ministre de la Marine choisit de faire construire, à l’arsenal de Cherbourg, un modèle sur plan de l’ingénieur anglais George Palmer, ancien commandant de la East India Company.
Les plans sont ceux de la nouvelle série de canots qui équipent les premières stations de sauvetage britanniques. Il n’en existe aujourd’hui plus ni dessins, ni photos, ni maquettes. Juste une description. Il s’agit d’une sorte de baleinière pointue aux deux extrémités – une caractéristique des canots pour de nombreuses années. L’embarcation est considérée comme très large pour l’époque (environ 2 mètres pour 8 de long). Cette stabilité de forme lui donne la possibilité de se déhaler à la voile en plus des avirons.
“L’Amiral de Rosamel” obtint la mort des braves. Il périt lors d’une tempête le 19 octobre 1869, après 35 années d’exercice, après avoir sauvé plus de 250 personnes.
Ce témoignage est écrit par le secrétaire de la station, sans que l’on puisse tirer d’enseignements techniques de ce naufrage, qui ne fit pas de victimes.
Au Royaume-Uni, en revanche, une catastrophe impose de s’interroger. En 1849, un canot dit « inchavirable » de modèle Greathead s’était retourné, toujours sur le célèbre banc de Shields, tuant 20 personnes. Un nouveau modèle est étudié et testé. Il est d’autant plus important pour la France qu’il équipera – dans sa version de 30 pieds de long (9,10 mètres) pour dix avirons – le premier réseau de stations créées par la Société centrale de sauvetage des naufragés, née en 1865. Les premiers seront construits chez Forrest & Son, comme ceux de la RNLI. Les suivants seront produits par les chantiers Augustin Normand, au Havre, et les Forges et Chantiers de la Méditerranée, à La Seyne sur-Mer, sur les plans britanniques.
Se redresser après un chavirage
Entre pour la première fois dans le cahier des charges la capacité à se redresser après chavirage. Elle est encore exigée de nos jours pour les plus grands navires des Sauveteurs en Mer. Cette nécessité va donner, pour un siècle, une silhouette caractéristique aux canots, avec, à l’avant et à l’arrière, des superstructures hautes et bombées, les tambours. Ces volumes rendent le canot instable à l’envers et le forcent à se remettre à l’endroit. Autre nouveauté qui perdurera, les clapets – ou soupapes – empêchant l’eau de remonter dans les puits de vidange.
L’adieu au canot
Combien de sauveteurs ont eu les yeux humides en voyant partir leur vieux canot ? L’un d’eux le fait parler dans un texte publié par Sauvetage en janvier 1982. C’était une modeste vedette Arcoa de 1965. Jugée trop petite par une première station (8,60 mètres, deux moteurs de 85 ch), elle était devenue Notre-Dame des Auzils, à Gruissan (Aude). « Combien de kilos de peinture n’ont-ils pas déployés pour ma toilette », lui faisait dire son ancien canotier. Le jour de la séparation, en 1980, ils « déposèrent furtivement en par tant un baiser d’adieu sur mon roof mouillé d’écume ».
En ce milieu du XIXe siècle se généralise aussi l’idée que des voiles soulagent bien les bras et les dos des rameurs. La généralisation simultanée du redressement et des voiles va susciter, au fil des décennies et des deux côtés de la Manche, un débat complexe. Les canots « à retournement » marchent et manœuvrent moins bien à la voile. Ils sont trop étroits pour résister à l’effet de gîte d’une voilure un peu puissante et les tambours ont une prise au vent qui n’aide pas à virer. Les chantiers Augustin Normand discutant d’un futur canot avec la Société humaine de Boulogne dans les dernières années du siècle, affirment même : « Un canot redressable est toujours plus facilement chavirable qu’un autre. »
Or, le retournement d’un canot n’a rien de rassurant pour l’équipage ni pour les rescapés ; même si les canotiers sont sécurisés par une boucle dans laquelle ils passent un bras et qu’ils sont supposés s’accrocher à leurs bancs ou remonter à bord en s’aidant des « guirlandes » de corde, qui courent le long des deux bords. Augustin Normand va proposer aussi des canots plus larges « à grande stabilité », sinon « inchavirables »… et marchant mieux à la voile. « Le type à redressement est particulièrement indiqué pour certaines stations qui doivent intervenir dans des barres ou brisants », explique le manuel de 1926.
À voile et à moteur
L’arrivée du moteur va-t-elle mettre tout le monde d’accord ? Très progressivement. Il a été difficile de faire confiance à cet appareil pouvant tomber en panne. Certains auteurs suggèrent aussi que des sauveteurs ont pu rester longtemps attachés à la maniabilité de leurs éreintants canots à rames lorsqu’ils devaient changer de direction souvent et vite. La dernière station française à naviguer sans moteur, celle de Palavas-les-Flots (Hérault), ne va abandonner les avirons qu’en 1962 !
Les premiers essais d’un moteur pour le sauvetage remontent pourtant à 1890, au Royaume-Uni. En France, la station de Portsall (Finistère) aurait été pionnière, ajoutant sans vrai succès un moteur à pétrole au Docteur Jules Baisnée à partir de 1908.
Quelques hélices s’installent très prudemment juste avant la Première Guerre mondiale, mais surtout après. La méfiance demeure. Les sauveteurs essayent de conserver des avirons – la cohabitation est peu convaincante – et un peu de voile. L’Aimée Hilda, de Ploumanac’h (Côtes-d’Armor), construit en 1949, possède encore un mât.
Gros progrès, deux moteurs sont plus sûrs si l’un d’entre eux tombe en panne et rendent les canots plus maniables. Le barreur peut agir différemment sur chacun pour aider le bateau à virer. Ils apparaissent dans les années 1920 grâce à des modèles moins encombrants qu’auparavant. Mais les hélices restent source d’inquiétude. On les abrite dans des sortes de tuyères pour limiter les risques de cogner sur une roche. Une trappe permet de les atteindre depuis l’intérieur pour se débarrasser d’un malencontreux cordage.
Une question de matériaux
En dehors de rares recours à l’acier, le bois reste le matériau roi jusque bien après la Deuxième Guerre mondiale. Pour résister au mieux au choc des vagues, « la coque doit avoir à la fois une très grande résistance et une grande élasticité », explique le Manuel du canotier de sauvetage de 1926. On y affirme sans hésitation que « Ces résultats sont obtenus d’une manière plus certaine avec la construction en bois qu’avec la construction en fer. » À la différence des constructions classiques, la coque n’est pas faite de bordages (planches) horizontaux cloués sur un squelette de membrures. C’est le bordage lui-même qui solidifie toute la structure. Construit sur une sorte de moule, une structure temporaire, il est constitué de « deux couches de bois d’acajou ou de teck superposées croisées à 45° », le tout solidarisé par des rivets en cuivre.
Entre deux sorties, il fallait conserver ces merveilles d’ébénisterie de marine – qui font encore l’admiration de leurs restaurateurs – à l’abri de l’eau, notamment l’eau douce de la pluie. C’était le rôle des « maisons-abris » et des chariots. La construction en plis croisés avec une toile imprégnée au milieu assurait l’étanchéité à la remise à l’eau, même si le bois avait séché.
En 1973, six ans après la fusion des deux organisations de sauvetage en une SNSM unique, l’inventaire de la flotte recense encore une bonne cinquantaine de beaux canots en bois vieillissants. Leur vitesse plafonne à moins de 10 nœuds (18 km/h). On prolonge leur durée de vie par des refontes et des remotorisations, à la faveur desquelles ils peuvent aller un peu plus vite. La modernité pénètre plutôt par les plus petites embarcations et leurs moteurs hors-bords empruntés à la plaisance, qui explose à ce moment-là : 318 Zodiac® (marque synonyme de pneumatique, à l’époque), une quinzaine de Boston Whaler – hors-bords rigides en « plastique » à l’avant carré –, quantité de vedettes Arcoa en contreplaqué marine…
Les premiers grands navires commandés par la nouvelle SNSM ne sont pas du tout dans cet esprit de légèreté. Pendant une décennie, une dizaine de stations stratégiques vont être dotées de canots en acier ! Des navires trapus de 15 mètres de long. Pourquoi ? On en est réduits aux hypothèses. L’acier est devenu synonyme de bateau résistant à tout. Moitessier a fait rêver en courant les mers les plus dures du globe sur un voilier en acier. La direction des constructions navales de la Marine nationale, souvent consultée, est familière de ce matériau. La Société française de construction navale, qui les construit à Villeneuve la-Garenne, inspire confiance, même si elle n’est pas la moins chère. Ces « canots rapides tous temps » restent sans doute lents par rapport aux ambitions : 14,5 nœuds (27 km/h) maximum, avec deux moteurs de 265 ch.
Le plastique n’inspire pas confiance
Pour les tailles en dessous, l’influence de la plaisance semble plus sensible. Les nouvelles vedettes de première classe de 12,60 mètres de la première moitié des années 1970 dépassent les 17 nœuds (31 km/h), avec deux moteurs de 250 ch. Mais elles sont en bois ! Le plastique, toléré pour les petites embarcations, est accueilli avec autant de circonspection que le moteur en son temps. En 1969, quand s’ébauche cette série, la direction de la SNSM s’oriente prudemment vers deux unités en bois et une en plastique. Pour voir. Le sujet traîne.
En 1974, on envisage toujours une seule vedette en plastique. À condition que la station destinataire trouve une subvention supplémentaire, parce que le matériau est plus cher ! Et aussi qu’elle « accepte formellement » d’être équipée dans ce matériau, qui n’inspire pas encore confiance.
Mais les canotiers doivent commencer à en avoir assez de repeindre le bois ou l’acier pour lutter contre la pourriture et la rouille. Ceux de Boulogne-sur-Mer et du Croisic (Loire-Atlantique) ont suffisamment envie d’essayer le plastique pour trouver le supplément de subvention. En plus, la Marine nationale a commandé plusieurs embarcations identiques (des vedettes de surveillance), « ce qui est une garantie technique valable », estime le comité de direction national.
Lors d’un colloque de 1988 sur la construction en CVR – composite verre-résine, appellation technique du plastique dont nous parlons –, un certain Michel Ebersolt raconte la conquête « sans problème » de la navigation de plaisance et les « difficultés considérables » auxquelles il s’est heurté chez les usagers professionnels. C’est à cet ingénieur civil du génie maritime, passé par le MIT aux États-Unis, que les sauveteurs doivent leur transition vers le « plastique ».
L’innovation, une vieille histoire
Dans les Annales du sauvetage maritime, on annonce, il y a 45 ans, une vedette légère de 6 mètres qui pourrait atteindre les 30 nœuds grâce à l’hydrojet. On retrouve ce mode de propulsion sur les Jet-Skis® qui équipent aujourd’hui les nageurs sauveteurs de la SNSM. Toujours en 1980, un aéroglisseur arrive à la station d’Arès, sur le bassin d’Arcachon. Aujourd’hui, Berck-sur-Mer (Pas-de-Calais) en utilise un modèle récent. Il a même été très utile à terre lors des inondations de novembre 2023.
Il arrivera même à le faire accepter pour la catégorie reine des canots tous temps. Le prototype de la nouvelle série sera, en 1980, le Ville de Paris, de l’île de Sein (Finistère). Une heureuse subvention de la capitale paye le surcoût. Preuve de l’évolution des esprits, dans l’appel d’offres de 1978, « Le matériau de la coque est au choix du constructeur. »
Sur les 18 propositions, deux sont retenues : une en plastique et une en acier… Suspens. Les prix sont proches. La proposition du chantier Tecimar – c’est-à-dire de Michel Ebersolt – gagne en raison « de ses aménagements, de sa moindre consommation au mille et des facilités d’entretien que procure l’emploi du plastique ».
L’industrialisation de la série sera le travail d’autres chantiers, notamment Bernard, près de Lorient, supervisée par Ebersolt. Dans une plaquette, Tecimar se dit fier d’avoir « procédé à la normalisation de la flotte de la SNSM » en contribuant à la réalisation « d’une cinquantaine d’unités de 17,60 M à 10,50 ». Entre le prototype de l’île de Sein et la série, la vitesse de pointe des CTT « a été portée de 16 à 23 nœuds » (de 30 à 43 km/h).
Coques vertes, superstructures orange, les derniers représentants, poussés au-delà des 30 ans grâce à de grands efforts d’entretien, rendent encore de fiers services en attendant l’arrivée de leurs remplaçants.
La nouvelle gamme de moyens de sauvetage, qui s’installe progressivement, a les mêmes objectifs : porter secours le plus vite possible (l’imposant NSH1 arrive à tenir les 20/22 nœuds – 37 à 41 km/h – dans une mer dure) et assurer la sécurité des sauveteurs et des rescapés en étant insubmersibles (par cloisonnement étanche maintenant) et redressables après chavirage (d’où le volume important des timoneries sur le pont ou les ballons gonflables sur les portiques des semi-rigides). Un grand changement : la multiplication des aides électroniques. Depuis les appels d’offres des années 1970, on s’inquiète aussi du confort des équipiers (fauteuils, insonorisation). « Si on doit intervenir un peu loin, on arrivera plus frais », nous disait récemment Yoann Sanson, le patron de la station de Goury - La Hague, à la pointe du Cotentin.
Article rédigé par Jean-Claude Hazera.