Le quotidien des Sauveteurs en Mer dans les années 1950
publié le8 Juillet 2025
écrit parJean-baptiste Lindner
mis à jour le8 Juillet 2025

Le canot "Vice-Amiral Courbet" lors de son inauguration, en 1935. Son abri, situé en bas d’une falaise, lui permettait d’être lancé quelles que soient les conditions de marée, mais rendait son accès très difficile aux sauveteurs. © DR
Loïck Le Guen, 75 ans, vient d’une longue lignée de sauveteurs d’Erquy. Il se remémore les conditions dans lesquelles il voyait son père et son oncle partir en intervention, il y a plus de 60 ans.
« Au début, les alertes nous étaient données par le syndic des gens de mer, qui avait probablement un téléphone à son bureau, tout près de notre maison. Plus tard, quand nous avons eu le téléphone à la maison, les appels arrivaient chez nous ou au Café du port, où logeait mon oncle Pierrot, le patron du canot. Plus tard, la sirène municipale sonnait cinq fois pour avertir les sauveteurs. »
Composer le 196 sur son téléphone portable permet aujourd’hui d’alerter les secours en mer en quelques instants. Dur d’imaginer les difficultés que l’on avait à prévenir les sauveteurs à la fin des années 1950. Mais Loïck Le Guen, fils, petit-fils et neveu de sauveteurs, lui même enseignant et sauveteur à Erquy (Côtes-d’Armor), se souvient bien de cette époque.
Afin d’être utilisable dans toutes les conditions de marée, l’abri du lourd canot de sauvetage en bois Vice-Amiral Courbet avait été construit au creux d’une petite plage. On ne pouvait y accéder que depuis le haut du cap d’Erquy, que les sauveteurs atteignaient après avoir parcouru plusieurs kilomètres sur une route escarpée.
« Mon père était chargé du lancement, poursuit Loïck Le Guen, qui, à 75 ans, se mobilise toujours pour faire découvrir le sauvetage à un large public et recueillir des dons. Il partait souvent le premier, emmenant parfois un équipier qui se trouvait à proximité. Quand j’étais disponible, je me faisais tout petit pour monter dans notre Renault 4 cv afin de participer à l’opération. Nous prenions la route à grande vitesse vers le cap d’Erquy, en regardant, au passage, si Pierrot se préparait à nous rejoindre avec sa Citroën Traction et si des amis chauffeurs pouvaient emmener d’autres équipiers qui n’avaient pas de véhicule. »
Pendant que son père garait la voiture, le jeune Loïck descendait de la falaise le plus vite possible avec la clé de l’abri et suivait une check-list digne d’un pilote d’avion : entrer par la petite porte de derrière, poser la clé près du treuil, ouvrir les grandes portes donnant sur la mer, sortir et vérifier que tout est en ordre sur la cale de lancement et les rails, revenir dans l’abri et s’assurer que l’échelle est bien en place pour l’embarquement de l’équipage.
De son côté, son père vérifiait les fermetures des nables1, qui servaient à vider l’eau de mer qu’avait pu embarquer le canot. Puis il passait à l’amorçage et au démarrage du moteur du treuil, après avoir contrôlé les niveaux d’huile et d’essence. Venait enfin le positionnement du levier de démarrage, près de la roue arrière gauche du chariot.
Pendant ce temps, l’équipage était arrivé. Lui étaient alors communiquées les dernières informations sur les raisons de la sortie, les conditions de marée et la météo. Ensuite, les sauveteurs embarquaient après avoir vérifié leurs équipements. Ils lançaient les deux moteurs du canot, puis embrayaient les deux hélices pour essais et contrôles. Le moment du lancement était arrivé.
Pour sortir de l’abri, « il fallait une coordination parfaite entre le patron, le treuilliste et le mécanicien du bord, décrit le septuagénaire. Pierrot se positionnait à l’arrière du canot. Mon père l’observait et attendait ses instructions. Il fallait bien « lire » la mer – son état, celui du vent – afin de trouver la meilleure fenêtre pour lancer le bateau, compte tenu de la longueur de la cale. » Le canot devait toucher l’eau exactement en même temps qu’une vague, qui lui permettrait de flotter du premier coup. À la moindre erreur, les flots risquaient de déplacer le canot et de le bloquer sur son chariot.
Le béret du patron
« Pour communiquer avec le treuilliste, Pierrot enlevait son béret basque et le faisait tourner à bout de bras : arrêt si le béret ne tournait pas, descente lente s’il tournait lentement et largage du frein quand Pierrot tournait son béret rapidement, détaille Loïck Le Guen. Le mécanicien embrayait alors les deux moteurs pour que le canot puisse se dégager au plus vite des roches tout proche, surtout par vent fort de secteur ouest ! »
Le retour était aussi très risqué. Généralement, les sauveteurs mouillaient le canot dans le port d’Erquy, où il échouait, et attendaient le beau temps pour le rentrer dans son abri. De 1935 à 1966, le canot, dont l’équipage était constitué de 14 hommes, a effectué 42 sorties de sauvetage. Il a été retiré à la station en 1965 en raison du mauvais état de la cale, qui n’a pas pu être réparée faute de crédits.
Un canot pneumatique l’a remplacé pour les interventions proches de la côte. Pour aller plus loin, trois bateaux de pêche – L’Arc-en-Ciel, le Thétis et l’Islander – pouvaient être utilisés par la SNSM. Cette situation a perduré jusqu’en 1990, lorsque la station a reçu la vedette de deuxième classe SNS 238 Plancoët, mouillée dans le nouveau port d’Erquy. L’actuelle SNS 201 Côte de Penthièvre lui a succédé. Une fois l’alerte donnée, elle n’a besoin que de 20 minutes pour appareiller !
1 Nable : bouchon vissé sous la coque d’un navire, le plus bas possible, servant à la vidange des eaux en cale sèche ou à l’échouage.
Article rédigé par Dominique Malécot.