Article Sauvetage historique

L'effroyable naufrage de l'Amphitrite à Boulogne-sur-Mer

publié le27 May 2025

écrit parJean-baptiste Lindner

mis à jour le9 Janvier 2026

Le naufrage de l'Amphitrite du peintre Ferdinand Perrot © AKG Images

En 1833, ce drame qui a fait 133 morts devant la plage de Boulogne-sur-Mer a profondément choqué ses contemporains. Entraînant une mobilisation pour la constitution d’équipages de sauveteurs

Pour être plongé dans cette histoire, écou­tez Canal 16, le podcast des Sauve­teurs en Mer :

La season des bains de mer – on le disait à l’an­glaise à l’époque – a été parti­cu­liè­re­ment brillante à Boulogne-sur-Mer, en cette année 1833. De nombreuses person­na­li­tés fortu­nées sont venues s’y revi­go­rer : le roi de Wurtem­berg, l’ami­ral de Rigny – ministre de la Marine –, le poète alle­mand Hein­rich Heine, des prin­cesses russes, ou encore les artistes peintres Richard Parkes Boning­ton ou William Turner. Mais la fin du mois d’août de cette même année est marquée par une série de coups de vent, se trans­for­mant dans la jour­née du samedi 31 en une véri­table tempête. Les vagues déferlent sur la plage et les falaises de la Côte d’Opale. Pas un navire de pêche ne se hasarde à sortir. Trois chasse-marées, pris dans la tempête, réus­sissent à se mettre à l’abri dans le port.

Le trois-mâts Amphi­trite, affrété par les auto­ri­tés britan­niques, a quitté l’ar­se­nal de Wool­wich – situé sur la Tamise, près de Londres – cinq jours plus tôt, à desti­na­tion de l’Aus­tra­lie. À son bord, 106 femmes et 12 enfants en bas âge condam­nés à la dépor­ta­tion. Son équi­page se compose de 15 hommes et de leur capi­taine, John Hunter, ainsi que d’un méde­cin chirur­gien de la Marine accom­pa­gné de sa femme. Dès sa sortie de la Tamise, le voilier est assailli par la tempête défer­lant sur les bancs de sable. Dans la nuit du 29 au 30 août, au large de Dunge­ness, les condi­tions sont si mauvaises que les prison­nières sont enfer­mées dans l’en­tre­pont et dans les cales, par sécu­rité. Pendant 48 heures, l’équi­page lutte déses­pé­ré­ment face au vent.

Le navire se trouve au large de Boulogne-sur-Mer, roulé par des défer­lantes. Ses voiles cèdent une à une. Vers 15 heures, des prome­neurs se trou­vant sur la jetée du port aperçoivent le trois-mâts en diffi­culté. Il manœuvre pour rester au large, luttant contre les rafales le pous­sant à la côte. Les efforts de l’équi­page sont vains. Le 31 août, vers 16 h 30, le navire talonne par l’ar­rière sur la plage à marée bais­sante, à proxi­mité de l’éta­blis­se­ment des bains. Toute la popu­la­tion et les esti­vants se regroupent sur les jetées et la plage. Les pilotes du port pensent que le capi­taine va essayer de faire remon­ter son navire le plus haut possible sur le sable pour le mettre au sec.

Mais, contre toute attente, l’Amphi­trite jette l’ancre à quelques centaines de mètres de la côte, avec l’es­poir, semble-t-il, de se remettre à flot à marée montante. Mais, pour les spec­ta­teurs, la situa­tion semble claire : à la marée montante, le navire sera englouti ou brisé par les défer­lantes.

Les naufra­gés veulent-ils être sauvés ?

Les marins de Boulogne-sur-Mer estiment qu’il ne faut pas perdre de temps. Les pilotes Testard et Huret mettent à la mer un canot. Neuf hommes réso­lus sont à bord. Au prix de mille diffi­cul­tés, ils approchent le navire. Mais l’équi­page ne répond pas à leurs appels.

Ils s’em­parent alors d’une aussière pendante sur le flanc du voilier et font signe qu’ils vont la porter à terre pour établir un va-et-vient. Le canot – qui n’est pas insub­mer­sible – se remplit d’eau et chaque lame menace de le couler. Qui plus est, l’équi­page de l’Amphi­trite ne laisse pas filer l’aus­sière : les sauve­teurs sont obli­gés de tout lâcher et parviennent, exté­nués, à s’échouer sur la plage. Il faut alors tenter autre chose. Pierre Henin, surveillant-baigneur de la Société humaine de Boulogne âgé de 29 ans, propose d’al­ler à la nage à bord pour essayer d’éta­blir un moyen de commu­ni­ca­tion. Les vagues le submergent, le roulent dure­ment, mais, après trois tenta­tives infruc­tueuses, il réus­sit à s’ap­pro­cher du navire par tribord arrière.

L’équi­page, accro­ché au grée­ment sur la dunette, suit des yeux sa tenta­tive sans faire le moindre signal. Le maître d’équi­page, John Owen – qui en était à son trei­zième naufrage –, s’ap­prête à lui jeter un bout. Mais le capi­taine Hunter l’en empêche. Pierre Hénin crie en anglais : « Jetez un bout ou vous êtes perdus, la mer va monter ! » On lui envoie une ligne. Hénin s’en saisit et se dirige vers la plage. Mais, à mi-chemin, on cesse de filer la ligne. Obligé de lâcher, il tente une nouvelle fois de retour­ner vers le navire. On ne lui répond plus. Épuisé, il se laisse aller et revient péni­ble­ment s’échouer sur la plage.

La foule assiste au drame

Il est 19 heures, la mer commence à monter. La pleine mer est prévue peu avant minuit. Le vent redouble et le navire ne répond pas aux signaux que font le lieu­te­nant du port et le lieu­te­nant des douanes. Sur la plage, la foule stupé­faite et angois­sée attend l’in­évi­table drame qui se profile. Les doua­niers, en vertu des règle­ments en vigueur pour éviter le pillage des épaves, mettent baïon­nette au canon et refoulent la foule. Ils ne laissent qu’une cinquan­taine de personnes aux premières loges de la catas­trophe : offi­ciers de port, pilotes, méde­cins, patrons de pêche…

À ce moment-là, on ignore encore la nature très parti­cu­lière de ce que trans­porte l’Amphi­trite. Des infor­ma­tions glanées, on déduit que ce navire est britan­nique avec un équi­page d’une quin­zaine d’hommes. Le poste de secours de la Société humaine prend des dispo­si­tions pour donner des soins immé­diats aux naufra­gés que l’on pour­rait récu­pé­rer.

Les femmes se rebellent

Dans les cales, voyant le drame venir, les femmes ne se laissent pas faire. Elles réus­sissent à casser les cloi­sons pour atteindre le pont. La plupart se réfu­gient sur la dunette, à l’ar­rière. Le méde­cin Fors­ter veut faire partir son épouse dans le canot du bord, mais le capi­taine Hunter, copro­prié­taire du trois-mâts, refuse. Il suit à la lettre les instruc­tions données par la Royal Navy : personne ne doit débarquer avant le premier port austra­lien. Une déci­sion diffi­ci­le­ment compré­hen­sible vue la situa­tion, qui s’avé­rera morti­fère.

Jusqu’à la plage, on entend les cris déses­pé­rés des femmes. Les défer­lantes s’écrasent sur le trois-mâts et arrachent la dunette, préci­pi­tant les prison­nières à la mer avec quelques mate­lots. Les survi­vants se hissent alors dans les mâts. Vers 21 h 30, le navire se casse en deux. Les mâts s’abattent dans les flots. Les débris et plusieurs corps viennent s’échouer sur la plage. Les corps de femmes, souvent enla­cés, sont encore chauds. Entre 22 heures à 2 heures, 38 cadavres, la plupart de femmes, sont recueillis. Les méde­cins et les phar­ma­ciens multi­plient vaine­ment leurs efforts pour tenter de rani­mer les victimes dans le poste de secours.

Seule­ment trois resca­pés

À l’Hô­tel de la marine, le person­nel prodigue aussi des soins aux naufra­gés dans la vaste salle à manger. On rapporte qu’une femme d’une beauté remarquable reprit connais­sance à force de massages et de fric­tions, mais expira sur la table. Une autre, bles­sée au bras, ouvrit les yeux pendant quelques minutes, puis mourut en vomis­sant du sang. Deux marins, John Richard Rice et John Owen, réus­sirent à arri­ver vivants sur la plage. Un troi­sième, James Towey, jeune aspi­rant, fut repê­ché à temps par le mate­lot boulon­nais Pierre Gour­nay.

Les pertes sont conster­nantes : 108 femmes, 12 enfants en bas âge et 13 hommes d’équi­page péris­sent dans ce naufrage. 51 corps n’ont jamais été retrou­vés. Un monu­ment est érigé à leur mémoire, à côté des 82 corps inhu­més au cime­tière de l’Est de Boulogne-sur-Mer.

Quelques années aupa­ra­vant, le comité de la Société humaine voulait étendre ses buts aux personnes se trou­vant « sur des navires en danger de périr » et se doter d’un canot de sauve­tage insub­mer­sible et auto­re­dres­sable. Plusieurs inven­teurs propo­sèrent des canots aptes à répondre aux exigences du comité, en parti­cu­lier William Sidney Smith et M. Palmer. Malheu­reu­se­ment, le coût de ces proto­types dépas­sait les finances de la société. Ce terrible naufrage, survenu à proxi­mité de la plage en présence de nombreux témoins, marqua dura­ble­ment la société. À Boulogne-sur-Mer, on ouvrit en 1834 une sous­crip­tion spéciale pour l’ac­qui­si­tion d’un canot de sauve­tage. On solli­cita égale­ment le ministre de la Marine pour l’ai­der à construire un canot de sauve­tage insub­mer­sible, ce genre de canot n’exis­tant pas en France.

L’ar­se­nal de Cher­bourg fut encore chargé de produire un canot insub­mer­sible sur le plan de l’An­glais Palmer. Il sera baptisé d’après le nom du ministre : l’Amiral de Rosa­mel. Lancé en 1834, c’est le premier canot de sauve­tage en France digne de ce nom. Il servit durant 35 ans, sauvant plus de 250 personnes. Cinq autres embar­ca­tions seront construites sur son modèle et arme­ront d’autres stations. Le début d’une longue histoire.

Article rédigé par Jean-Patrick Marcq

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