Les Madec, une lignée de sauveteurs à la pointe du Finistère
publié le7 Août 2025
écrit parJean-baptiste Lindner
mis à jour le7 Août 2025

Jean-Yves, Tanguy et Rolland (de gauche à droite) Madec sont tous les trois membres de la station d’Argenton - Porspoder - Lanildut. © DR
Six membres de la famille Madec sont bénévoles à la station SNSM d’Argenton - Porspoder - Lanildut. Un engagement naturel qui remonte à plus de 150 ans, avec le premier sauveteur de la lignée, Rolland Vidamant.
Campé dans un rayon de soleil, Jean Yves Madec contemple la côte déchirée de la pointe de Garchine. De lourdes vagues s’écrasent en contrebas de la falaise, malgré le temps clément de ce jour d’avril. Des blocs de pierre aux tranchants effilés se découvrent quelques instants avant d’être recouverts par le ressac.
« Ici, les rochers ont un nom », lâche l’homme de 69 ans à la courte barbe grise. Le solide Breton est bien placé pour le savoir : l’un des écueils qui hantent ces eaux à la limite de l’Atlantique et de la Manche, la basse1 Vidamant, a été baptisé du patronyme de son arrière-grand-père. « On leur donne des noms pour s’en souvenir. La mer est dangereuse par ici », complète son frère Rolland, 70 ans, cheveux blancs et lunettes fumées.
Ces pointes, qui crèvent les vagues aussi facilement que les coques de bateaux, n’ont plus de secrets pour les deux marins. Une fois à la retraite, ils ont « évidemment » rejoint la station SNSM d’Argenton - Porspoder - Lanildut pour secourir ceux qui tomberaient dans les pièges qu’ils connaissent depuis l’enfance.
Ils ont également transmis leur savoir : Guillaume, 39 ans, et Tanguy, 35 ans, les deux fils de Jean-Yves, sont aussi bénévoles embarqués. Pour s’aventurer dans les eaux périlleuses de ce bout de Finistère Nord, mieux vaut avoir un Madec avec soi.
Un aïeul récompensé par la reine d’Angleterre
Le sauvetage en mer est une affaire de famille pour de nombreux bénévoles de la SNSM. Chez les Madec, elle commence il y a plus de 130 ans avec Rolland Vidamant, premier Rolland de la famille, qui en compte toujours un depuis. Né en 1862 dans une famille de pêcheurs, le jeune Breton vivra lui aussi de la mer. D’abord à Paimpol (Côtes-d’Armor), puis sur l’île d’Ouessant, où il rencontre sa femme, Geneviève, et fonde un foyer.
Les bons marins se reconnaissent entre eux. En 1893, le patron du canot de sauvetage de l’île propose à Rolland de rejoindre son équipage. Il participera à de nombreuses interventions, dont celle du 17 juin 1896. Alors qu’il pêche en pleine nuit sur son bateau, le Saint-Joseph, il découvre les corps des naufragés du Drummond Castle. Le navire britannique qui ralliait Londres depuis Cape Town, en Afrique du Sud, a talonné dans les roches.
Rolland Vidamant sonne l’alerte, puis prend part aux recherches. Il récupère inlassablement les dépouilles des défunts pour qu’une sépulture leur soit offerte. Il n’y aura que trois survivants sur les 361 personnes à bord du paquebot. Pour saluer son dévouement, la couronne d’Angleterre lui enverra une lettre de remerciements et une médaille d’honneur. Des récompenses qui circulent toujours dans la famille un siècle plus tard. « J’ai fait des exposés dessus à l’école, se remémore Tanguy Madec. J’expliquais que mon arrière-arrière-grand-père avait été décoré par la reine d’Angleterre, ça faisait son petit effet. »
Un an plus tard, Rolland Vidamant et sa famille quittent Ouessant et déménagent sur la côte, à Argenton, quartier de la commune de Landunvez. Il intègre le comité de sauvetage local et devient vite patron du canot Marie Russe.
À ses commandes, il viendra en aide à de nombreux marins pris dans une fortune de mer. Jusqu’à ce qu’il en soit lui-même victime, le 17 janvier 1917, en pleine Première Guerre mondiale. Ce jour-là, il rentre d’un enterrement sur l’île d’Ouessant avec son fils de 13 ans également prénommé Rolland – et son neveu de 15 ans. C’est alors que leur bateau saute sur une mine et coule. La mer ne rendra jamais leurs corps.
« Dès qu’on a su nager, on est sortis en mer »
Cette tragédie marquera profondément la famille. « Notre grand-mère maternelle, Marie, la fille de Rolland Vidamant, nous en parlait souvent », se remémorent Rolland et Jean-Yves Madec. « Pratiquement élevés » par celle que tout le monde surnomme Mémé, les deux hommes en gardent une déférence pour la mer et ses dangers.
« Pourtant, on a toujours vécu sur l’eau, note Rolland. Notre premier bateau, on l’a eu quand on avait 8 et 9 ans. Dès que l’on a su nager et godiller2, on est sortis en mer. Mais on la connaissait bien. On ne sortait pas quand elle était mauvaise. Et on était toujours là pour aider ceux qui en avaient besoin ! »
Les marins locaux se souviennent du père de Marie. Quand la station d’Argenton est fermée temporairement en 1950, les sauveteurs lui apportent la bouteille de tafia3, qui se trouvait à bord du canot, en souvenir. Soixante-quinze ans plus tard, l’épais flacon de verre trône dans le salon de Jean-Yves. Vide.
Pierrot, jamais sans son pull de la SNSM
Le prochain sauveteur de la famille sera Pierre, dit Pierrot, né en 1932. L’oncle paternel de Rolland et Jean-Yves a été marin tout au long de sa vie professionnelle. Une fois à la retraite, il enfilera un pull de la SNSM, qu’il ne quittera plus.
Casquette vissée sur la tête, ce « véritable phénomène », si l’on en croit sa famille, est connu de tous à Argenton. On le croise sur les quais de ce petit bourg de maisons blanches blotties dans une baie aux eaux claires. Il est souvent fourré sur le canot de sauvetage, que ce soit pour partir en intervention ou lors des promenades organisées pour le festival de la Mer.
Pendant ce temps, ses deux neveux font leur vie. À proximité de la mer, si possible. « On n’est pas bien quand on ne la voit plus », s’amuse Jean-Yves. Rolland devient gardien de phare. Il passera, par exemple, cinq ans à entretenir le phare du Four, situé en face d’Argenton. « On allait lui apporter le pain en bateau », en sourit son frère.
Mais le métier n’est pas sans risques. « Quand j’étais affecté au phare des Baleines, près de l’île de Ré, nous avons touché une roche avec l’hélice du bateau qui nous permettait de faire la relève, se souvient le septuagénaire. On a appelé les secours. Les bénévoles de la station de Saint-Martin-de-Ré sont venus nous aider, heureusement. »
Son frère Jean-Yves change plusieurs fois de métier : d’abord grutier, il devient marin pêcheur avant de se reconvertir comme mécanicien sur des navires de ravitaillement de plateformes pétrolières. « J’ai secouru beaucoup de migrants quand j’opérais sur un champ pétrolier au large de la Lybie, souligne-t-il. Un jour, on en a récupéré 126 d’un coup ! C’était des jeunes, en grande majorité. On les soignait quand c’était nécessaire, on leur donnait aussi des vêtements. »
La relève est assurée
Après deux vies de marins, les frères Madec retrouvent définitivement le pays des Abers, vastes vallées envahies par la mer qui fendent cette partie de la Bretagne. Et ils rejoignent les Sauveteurs en Mer.
C’était évident. Il n’y a pas eu de déclic, c’est une continuité pour nous. On a toujours connu des sauveteurs, et puis il y a une bonne ambiance dans l’association. On est avec des copains. Jean-Yves Madec
Quand leurs téléphones sonnent, les deux jeunes retraités embarquent sur la vedette SNS 284 Colonel Picot II. Rolland endosse aussi le rôle de trésorier de la station, qui lui demande « énormément de temps ». Jean-Yves, lui, se charge de l’entretien des moyens de sauvetage. Quand ses fils Guillaume et Tanguy sont libres, ils viennent lui donner un coup de main. « On faisait partie de l’association avant même de nous être inscrits, rigole Tanguy. Mais je pense que j’y serais entré un jour ou l’autre, forcément. »
Toute la famille s’y met : Michèle et Denise, mariées respectivement à Jean Yves et Rolland, tiennent le stand des Sauveteurs en Mer en saison et lors des grands événements. Cette boutique, qu’elles animent « avec une dizaine de copines », permet de récolter des fonds pour la station.
Et la relève est déjà assurée : le petit-fils de Michèle et Jean-Yves, âgé de 10 ans, veut devenir sauveteur. Il a d’ores et déjà promis de rentrer à la station à ses 18 ans.
1 Basse : banc de roches, de sable ou de corail formant un bas-fond affleurant la surface de la mer, mais ne découvrant jamais.
2 Godiller : faire avancer une embarcation à l’aide d’une godille, aviron placé à l’arrière et permettant de la propulser par un mouvement hélicoïdal de la pelle.
3 Tafia : alcool tiré des mélasses des cannes à sucre.
Article rédigé par Nicolas Sivan.