Article Sauvetage

Les Sauveteurs en Mer au secours des cétacés

publié le21 Novembre 2022

écrit parJean-baptiste Lindner

mis à jour le21 Novembre 2022

L’animal perdu dans la Seine au mois d’août a dû être euthanasié © SNSM

Une orque et un béluga ont été repérés dans la Seine à quelques semaines d’intervalle. Plusieurs rorquals se sont échoués sur des plages françaises. Les péripéties de ces cétacés en péril ont déclenché un vif intérêt auprès du public cet été. La SNSM est intervenue à plusieurs reprises pour tenter de les aider.

Les passa­gers des bateaux prome­nade pari­siens ont sans doute scruté avec atten­tion les eaux de la Seine cet été. Avec l’es­poir de photo­gra­phier une orque ou un béluga, tant les tristes périples des deux mammi­fères marins égarés dans le fleuve, bien en aval de Paris, ont capté l’in­té­rêt du public. Et suscité celui des Sauve­teurs en Mer, à même d’être appe­lés à inter­ve­nir en pareilles circons­tances.

Première alerte le 17 mai, lorsque des remorqueurs du port du Havre croisent une orque dans la Seine, entre Tancar­ville et le pont de Norman­die. Elle est ensuite vue à plusieurs reprises, effec­tuant des allers-retours très média­ti­sés dans le fleuve qui l’ont menée jusqu’à Yain­ville – presque à mi-chemin de Rouen – avant d’être retrou­vée morte le 30 mai.

La nécrop­sie réali­sée le lende­main n’a pas permis d’éta­blir les causes du décès de cette femelle de 4,26 mètres de long et d’un poids de 1 100 kilos. Les scien­ti­fiques ont constaté qu’elle ne s’était pas alimen­tée récem­ment et ne présen­tait pas d’in­fec­tion. La balle retrou­vée par la suite dans sa chair n’avait pas entraîné de lésion et pouvait l’avoir atteinte quelques semaines ou plusieurs mois avant sa mort. Son sque­lette a enri­chi les collec­tions du Muséum natio­nal d’His­toire natu­relle, à Paris.

Forte mobi­li­sa­tion pour sauver un béluga

Nouvelle décou­verte le 2 août, lorsque la gendar­me­rie de l’Eure est infor­mée « de la présence de deux dauphins en amont d’une écluse ». Véri­fi­ca­tion faite, il s’agit d’un béluga. La préfec­ture de l’Eure prend en main les opéra­tions pour obser­ver et suivre l’ani­mal, mobi­li­sant et coor­don­nant une bonne quin­zaine d’or­ga­nismes et asso­cia­tions, dont la SNSM. « Nous avons été solli­ci­tés le mardi 2 août par la préfec­ture de l’Eure pour indiquer nos possi­bi­li­tés d’in­ter­ven­tion et mettre un équi­page en alerte, raconte Patrick Janvier, président de la station SNSM de Poses (Eure). Le 3 août, vers 11 heures, nous avons mis notre semi-rigide à l’eau, ce qui nous a permis de trou­ver le béluga très rapi­de­ment et nous l’avons suivi jusqu’à 17 heures. Nous étions accom­pa­gnés de repré­sen­tants de l’État. »

Le lende­main, les sauve­teurs de Poses étaient à nouveau sur l’eau à 11 heures « pour rejoindre l’écluse de Saint-Pierre-la-Garenne et tenter d’at­tra­per le béluga, pour­suit le président. Il y avait aussi deux bateaux des pompiers et un de la gendar­me­rie, mais nous n’avons pas réussi à l’at­teindre. » Les opéra­tions ont repris le 5 août, de 10 heures à 18 heures, mais le béluga était en fait rentré tout seul dans l’écluse ! Retour à la station pour la SNSM. « Cette opéra­tion nous a permis de nous faire connaître un peu plus du public et de travailler avec les pompiers », appré­cie Patrick Janvier.

Devant la dégra­da­tion de l’état de santé du béluga, l’op­tion de le guider vers la mer est aban­don­née et déci­sion est prise de captu­rer l’ani­mal de 4 mètres de long et pesant 800 kilos pour l’ache­mi­ner en camion jusqu’à Ouis­tre­ham (Calva­dos). Là, il pour­rait reprendre des forces dans l’eau salée d’une écluse. Son état s’étant aggravé en cours de route, les experts et les vété­ri­naires qui le suivaient se sont réso­lus à l’eu­tha­na­sier. La SNSM, qui devait appor­ter son concours au dispo­si­tif prévu à l’ar­ri­vée, n’aura pas eu à se dépla­cer.

Les sauveteurs de Poses sur un zodiac

Un rorqual sauvé à Trévi­gnon

Parfois, ce genre d’in­ter­ven­tion se termine bien. Le 6 mai dernier, la vedette de première classe SNS 127 Ar Beg de la station de Trévi­gnon – Concar­neau, est enga­gée pour remettre à l’eau un rorqual de 5 mètres échoué sur l’île de Penfret, dans l’ar­chi­pel des Glénan. « La mer descen­dait et nous n’avions pas beau­coup d’ex­pli­ca­tions. L’alerte venait d’une école de voile qui l’avait décou­vert », résume le président de la station, Fran­cis Vaxe­laire. Coor­di­na­teur du Réseau natio­nal échouages à La Rochelle, l’ob­ser­va­toire des mammi­fères et oiseaux marins Pela­gis leur avait demandé de proté­ger l’ani­mal avec une bâche et de l’ar­ro­ser avec un seau. « Nous avons décidé d’uti­li­ser la moto­pompe de la vedette pour l’as­per­ger pendant les six heures néces­saires avant que la mer ne remonte, pour­suit Fran­cis Vaxe­laire. Nous avons pu alors glis­ser des bâches sous le rorqual pour le remettre à l’eau sans le bles­ser. Il a repris ses esprits progres­si­ve­ment, puis est parti en direc­tion du large. »

Les bénévoles de la station de Trévignon mettant à l'eau un rorqual

Des cas inha­bi­tuels et inex­pliqués

Enfin, parfois, l’ani­mal semble déter­miné à s’échouer. Président de la station SNSM de l’île d’Yeu, Éric Taraud a vécu une expé­rience singu­lière le 31 octobre 2020. Solli­cité à la demande des pompiers pour remettre une baleine à l’eau, il constate qu’elle ne veut pas partir. « Nous avons passé un bout autour de façon à pouvoir la tirer sans lui faire mal », raconte-t-il. Lâchée en pleine eau, « elle est reve­nue en fonçant sur les rochers et s’est bles­sée sérieu­se­ment. Nous l’avons rame­née au large une deuxième fois, elle est partie et a coulé. Elle a été retrou­vée morte par un bateau de pêche quelques jours plus tard. Elle avait beau­coup maigri en raison d’un genre de cancer, nous ont dit des scien­ti­fiques. »

« Ces cas d’er­rance restent inha­bi­tuels et inex­pliqués, avec proba­ble­ment des raisons multiples, comme l’état de santé, l’âge, l’iso­le­ment social, les condi­tions envi­ron­ne­men­tales, indique l’ob­ser­va­toire Pela­gis. De nombreuses espèces de mammi­fères marins loin de leur habi­tat primaire ont déjà été signa­lées en France et notam­ment des espèces polaires, telles que le morse, le phoque du Groen­land, le phoque barbu ou la baleine franche du Groen­land. En 1948, un pêcheur de l’es­tuaire de la Loire avait remonté un béluga dans ses filets. »

Pour sa part, Philippe Vale­toux, délé­gué de la SNSM pour la Seine-Mari­time, souligne que des baleines ont déjà été obser­vées en baie de Seine par le passé. Reste que les inter­ven­tions des sauve­teurs de la SNSM liées à de grands céta­cés sont excep­tion­nelles. Ils sont, en revanche, plus souvent appe­lés pour des dauphins ou des phoques, et, cette année, pour ramas­ser des oiseaux de mer morts de la grippe aviaire, confirme Philippe Auzou, délé­gué dépar­te­men­tal SNSM pour le Calva­dos.

Le mystère des attaques de voiliers par des orques

Plus de cent bateaux de plai­sance ont été attaqués par des orques le long des côtes espa­gnoles entre 2020 et 2021.

La rencontre, le 8 août dernier, au débou­ché de la Manche, d’un voilier norvé­gien de 12 m avec cinq orques a fait le tour des médias. Malgré un gouver­nail partiel­le­ment détruit, le bateau a pu gagner Brest pour des répa­ra­tions. Cette « attaque » inter­roge les spécia­listes, dans la mesure où elle est inter­ve­nue dans une zone qui semblait jusqu’alors épar­gnée par ce phéno­mène. Certains avancent que les épau­lards pour­raient suivre des bancs de thons rouges, montés très au nord cette année. Selon Pela­gis – l’ob­ser­va­toire des mammi­fères et oiseaux marins de La Rochelle –, « depuis l’été 2020, des inter­ac­tions entre des orques et des bateaux, prin­ci­pa­le­ment des voiliers, ont été enre­gis­trées le long de la pénin­sule ibérique, de Gibral­tar à la Galice. » Il en recense plus de cent entre 2020 et 2021, et prévient que ce chiffre « conti­nue d’aug­men­ter ». C’est surtout la multi­pli­ca­tion de ces inci­dents, y compris envers des petits voiliers de la Mini Tran­sat, dont les orques n’ont rien à craindre, qui inter­roge. Car les naufrages provoqués par des céta­cés ne sont pas nouveaux. Le récit de celui du balei­nier Essex, en 1820, inspira Herman Melville pour l’écri­ture de Moby Dick, en 1850. Plus près de nous, en 1972, La Lucette, une goélette britan­nique en bois, fut attaquée par trois épau­lards et coula en une minute en plein Paci­fique. À bord d’un canot de survie, puis, quand il fut hors d’usage, de la petite annexe du bateau qu’ils avaient réussi à récu­pé­rer, Dougal Robert­son, son épouse, leurs trois enfants et leur passa­ger furent recueillis par un thonier japo­nais après trente-huit jours de navi­ga­tion. Comment réagir si des orques s’in­té­ressent de près à votre embar­ca­tion ? Si les condi­tions de mer le permettent, il est conseillé de couper le pilote auto­ma­tique, d’ar­rê­ter le moteur ou d’af­fa­ler les voiles, de ne pas toucher à la barre et d’at­tendre que les visi­teurs partent. Concrè­te­ment, lorsque des bateaux sont endom­ma­gés, les épau­lards viennent « au contact direct de ces navires en les pous­sant et donnant des chocs [qui] ont entraîné dans certains cas la rupture de gouver­nails et la frayeur des passa­gers », note Pela­gis.

Article rédigé par Domi­nique Malé­cot, diffusé dans le maga­­­zine Sauve­­­tage n°162 (4ème trimestre 2022)

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